Une nouvelle sémantique: l’ « ultragauche »

Mardi 11 novembre: dix personnes sont interpellées par la police. Elles sont soupçonnées d’avoir commis les actes de sabotage qui ont compliqué le trafic de 160 TGV le 8 novembre. Particularité: ces personnes seraient toutes issues d’une mouvance anarchiste autonome qui était fliquée depuis plusieurs mois par les Services de Renseignement.

Ce 11 novembre, la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie parle, à propos des coupables présumés, de membres de l’ « ultragauche ». Ce terme, jusqu’alors plutôt confidentiel, est tout de suite repris à l’unisson dans le tohu-bohu médiatique consécutif à l’arrestation des saboteurs. Les présentateurs s’émeuvent de cette ultragauche menaçant l’ordre public. Les politologues font de la pédagogie, nous expliquent doctement ce que recouvre l’utragauche.

Il se peut en effet qu’il soit nécessaire pour les médias de faire émerger cette notion d’ultragauche:

  • parce qu’il la faut distinguer évidemment de la gauche de gouvernement. La gauche réformiste accepte les règles du jeu démocratique. Elle soutient le principe du dialogue social. En outre, elle fait avec l’économie de marché;
  • parce qu’il faudrait la distinguer de l’extrême-gauche.

Sur quelle base différencier dès lors ultra-gauche et extrême-gauche? Sur une simple différence de degrés (les uns sont plus violents et activistes que les autres) ou bien sur une opposition de valeurs?

Si l’on opère le distinguo sur le simple degré d’intensité anti-capitaliste et anti-bourgeois, alors pourquoi avoir qualifié la FAR ou Action Directe comme d’extrême-gauche? Le meurtre est quand même plus « ultra » que la dégradation d’un outil de travail. Par ailleurs, pourquoi ne pas parler alors d’ « ultradroite », au lieu d’extrême-droite, quand un groupuscule néo-nazi tue des Arabes ? Certes, on a souvent retrouvé des liens étroits entre des membres du FN et ces mecs, mais on retrouve les mêmes liens troubles entre un Jean-Marc Rouillan qui a gardé le même corpus idéologique depuis Action Directe et le NPA de Besancenot qui l’accueille dans ses rangs.

Si l’on effectue la distinction entre ultra-gauche et extrême-gauche en raison d’un système de valeurs différents, alors c’est ignorer le scandale Rouillan, précédemment évoqué. Rouillan disait lui-même dans L’Express qu’il donnait de la « crédibilité »
à Besancenot, que son expérience de la lutte armée conférait plus de pertinence au (pseudo-)guévarisme de Besancenot. On touche là à un problème du NPA de Besancenot. Il est écartelé entre sa ligne utopiste et apparemment non violente affichée aujourd’hui (plus luxemburgiste que guévariste à choisir) et les idéologies léninistes qui l’ont précédé (préconisant une réponse violente de classe à la violence bourgeoise). Le logos anticapitaliste seul subsiste.

Si on avait l’esprit un peu poujado, on pourrait dire que c’est les bien-pensants de gauche que sont la majorité des journalistes et de l’intellegentsia français qui ont voulu, au moment où la LCR (futur NPA) progresse en audience (ne négligeant pas les médias bourgeois) et se mue en parti non léniniste (le PCRF, parti marginal d’extrême-gauche se réclamant du marxisme-léninisme, parle lui de « socialisme bourgeois »), protéger l’image de Besancenot et ses amis en les différenciant sématiquement des agités du bocal anarcho-communiste et autres. Les éminences grises de la gauche ont souvent de la sympathie pour l’extrême-gauche. C’est parfois dans ses rangs qu’ils se sont épanouis dans leur « belle jeunesse».

Mais ayons l’esprit un peu tordu. Rappelons que ce qualificatif d’ « ultragauche » a été utilisé par MAM, un ministre de la droite gouvernementale. Par son biais, est-ce que ce ne serait pas Sarkozy qui ménage l’image de la LCR (futur NPA) afin de la laisser capter au mieux les voix des déçus de la gauche traditionnelle ? Ce n’est certes qu’un changement de signifiant, mais c’est parfois par de petites retouches de l’ « ancilangue » que l’on influe sur les mentalités.

Jonadab.

 

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Faut-il avoir peur d’EDVIGE ?

Parlons un peu de ce fameux fichier EDVIGE (comprendre Exploitation Documentaire et Valorisation de l’Information Générale), qui a tant défrayé la chronique il y a peu. Rappelons quelques faits pour commencer. La création de ce fichier a été annoncée par décret le 27 juin 2008, et a été publiée le 1erjuillet au bulletin officiel. A cette date, la nouvelle est parue dans les journaux, et ne suscite au mieux qu’un vague intérêt, et au pire une ignorance totale. Ce « machin » est en réalité un regroupement des fichiers respectifs de la DST et des fameux RG (on s’en souvient pour plusieurs affaires pas vraiment claires comme le cristal).

Le sujet est alors monté en épingle à cause d’une période de disette médiatique, comme à l’accoutumée. Tout à coup, le France s’affole, c’est la panique à bord, on ressort les visions prophétiques et apocalyptiques d’un monde totalitaire et le mythe de « Big Brother » (issu de 1984 de George Orwell, le genre de bouquin auquel tout le monde fait allusion sans jamais l’avoir lu).

Observons de plus près la fonction réelle de ce fichier. Par décret, il ne peut « ficher » que trois types de personnes (physiques ou morales) :

1 : « personnes physiques ou morales ayant sollicité, exercé ou exerçant un mandat politique, syndical ou économique ou qui jouent un rôle institutionnel, économique, social ou religieux significatif ».

En gros, les hommes politiques, les syndics, les responsables d’organismes financiers, et assimilés. Jusque là, quoi de plus normal et de moins dérangeant que de surveiller des personnes connues qui ont des responsabilités ?

2 : « individus, groupes, organisations et personnes morales qui, en raison de leur activité individuelle ou collective, sont susceptibles de porter atteinte à l’ordre public ».

Le principe même d’un fichier se voulant garant de l’ordre public.

3 : « personnes, physiques ou morales, faisant l’objet d’enquêtes administratives avant de pouvoir exercer des fonctions ou se voir confier des missions à caractère public ».

Encore une fois, tout à fait normal. Il est légitime de s’intéresser aux individus auxquels on confie des tâches importantes au niveau public.

Voilà donc qui démonte la phobie du « tous fichés », agitée par quelques contradicteurs en manque de matière. On remarquera qu’il n’y a même pas besoin de déduire ces informations, elles sont contenues dans le texte du décret lui-même. Il suffit donc de savoir lire, ce qui est normalement donné à une majorité de personnes (encore que parfois on peut avoir des doutes).

Mais ce n’est pas tout. Certaines critiques ne tombent pas bêtement dans le panneau, et parient sur une gradation croissante du nombre d’individus qui seront concernés par ce fichier. On retombe donc dans la phobie précédente, mais cette fois avec une réflexion (certes sommaire) qu’on ne peut nier. C’est vrai au fond, c’est une technique classique pour faire passer des lois douloureuses ; on pond d’abord une loi toute gentille, destinée à une minorité de personnes (en général, les pédophiles-multirécidivistes-sadiques-socialement-irrécupérables, on a moins à se forcer sur le discours pour justifier, c’est pratique), puis on l’étend progressivement à une couche plus large, puis à l’ensemble de la population.

Alors certes, c’est une possibilité, indéniablement, au même titre que l’explosion intégrale du globe terrestre ou la collision avec un astéroïde tueur. Mais étant donné que ce fichier est, on le rappelle, une simple fusion de deux autres, ça n’a pas plus de chances d’arriver que précédemment, si on raisonne logiquement.

Et maintenant faisons marcher un peu notre imagination. Imaginons donc que cette loi ait été promulguée en 2002, durant la campagne présidentielle, entre les attentats du World Trade Center et le début de la guerre en Irak. A cette époque, le thème majeur et redondant dans les médias, leur pouvoir-d’achat-des-ménages-en-baisse du moment, c’était l’insécurité. Ah qu’est-ce qu’on aurait été content d’avoir une protection comme ça contre les méchantes racailles et les terroristes barbus ! Et l’inventeur de cette trouvaille aurait été encensé, pour peu qu’il en rajoute des tonnes pour faire bonne figure. Seulement non… . C’était idiot de le sortir maintenant, alors qu’on nous rabâche depuis quelques mois les oreilles sur le thème « droits de l’homme bafoués c’est affreux faut faire quelque chose », et que l’heure est à la compréhension avec toutes les victimes du moment (les Tibétains, encore qu’un peu moins maintenant, les braves familles victimes de la crise à cause des traders américains sans scrupules qui ont vendu leurs parents pour $5 le kilo, les affamés du monde entier, les indépendantistes basques, les otages colombiens, les malades d’Alzheimer, les soldats qui se font tuer pour la bonne cause, les automobilistes-otages-du-prix-de-l’essence-scandaleux, et le chien de la grand-mère qui s’est fait écraser au coin de la rue). Ca fait tâche, c’est contre-productif, et ça ne contribue pas à détendre un climat plutôt tendu.

Au delà de l’erreur « stratégique » (on peut dire politicienne, c’est pareil), cherchons un peu pourquoi tout le monde a si peur d’être fiché.

Après tout, nous sommes tous recensés (enfin plus maintenant, vu qu’à présent on recense comme on fait les sondages, avec un échantillon paraît-il représentatif). Une bonne partie de la population envoie sa déclaration d’impôts au fisc, n’est-ce pas scandaleux ? Car le fisc, c’est l’administration donc l’Etat (au même titre que la police). Donc l’Etat surveille tout le monde, mais quelle horreur sans nom !

Bien sûr, la déclaration de revenus n’a pas grand chose à voir avec ce qui fait polémique, à savoir l’orientation sexuelle et l’état de santé des individus concernés. Cependant, un point particulier mérite d’être souligné : à l’époque du voyeurisme généralisé, alors qu’il suffit d’ouvrir n’importe quel torchon « people » de bas étage pour avoir toutes les précisions, même les plus intimes, sur la vie d’un lot innombrables de célébrités (on passera sur le terme, encore qu’il y aurait à dire dessus) ; voilà que la population, qui se délecte de cet espionnage permanent et pervers, refuse de les voir apparaître dans un fichier malgré ça.

Etrange ? Non. Ce qui effraie, c’est l’aspect « dossier », c’est-à-dire automatique, robotisé, quasi-inhumain si l’on peut dire. C’est cela qui ravive les angoisses d’un Etat policier liberticide.

Cependant, oserai-je signaler que tous les internautes sont espionnés, quoi qu’ils fassent et où qu’ils aillent sur le Net, par des programmes et logiciels pas toujours bien intentionnés, et qu’il est impossible d’y échapper. Et à cela, tout le monde s’est habitué, preuve que ce n’est pas la fin du monde.

Enfin, regardons de plus près encore. Le fichier était conçu à la base pour contenir l’orientation sexuelle de la personne, comme nous l’avons vu plus haut. En quoi serait-ce dérangeant ? Pourquoi aurait-on honte de cette caractéristique, alors que des évènements comme la Gay Pride rassemblent justement des gens qui proclament haut et fort leurs préférences ? De même, quel intérêt y’a-t-il à masquer son état de santé ? En aucun cas cela ne nuit à la personne concernée, dans la mesure où les informations sont exactes… et gardées confidentielles.

Mais heureusement pour les paranoïaques, ces deux précisions ont été enlevées du fichier pour calmer la vox populi, lequel a été renommé pour l’occasion EDVIRSP.

Rappelons enfin que ce fichier ne peut être consulté exclusivement par les services de police, que la CNIL garantit un droit de regard sur les informations personnelles de citoyens, et admettons qu’il n’y a pas vraiment de quoi s’inquiéter…du moins pour l’instant.

De toute façon, on n’en entend déjà plus parler. N’était-ce pas pourtant censé être le mal incarné, une invention maléfique et anti-libertaire d’un Etat réactionnaire pour surveiller le moindre citoyen 24H/24 ?

Il faut croire que non…

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Pouvoir d’achat et impérities

C’est le sujet de conversation préféré actuel des Français; les riches la connaissent par les innombrables reportages que lui consacrent les médias et les pauvres n’ont pas attendu que les journalos l’évoquent pour la découvrir: la baisse du pouvoir d’achat est depuis maintenant deux ans une véritable préoccupation pour bon nombre de citoyens. Un tel intérêt est du pain bénit pour les médias, qui peuvent satisfaire et entretenir le phénomène à coup d’enquêtes « choc » et de reportages « édifiants ». Mais c’est aussi la porte ouverte à la facilité et au bâclage journalistiques.

Prenons par exemple l’article « Lucky les bons Caddies » du Canard Enchaîné du 3 septembre 2008. Il évoque cette opération de communication du Secrétaire d’Etat à la Consommation Luc Châtel qui affirme que « le pic d’inflation est derrière nous » et qui vient au Leclerc pour féliciter un exemple de lutte contre l’inflation des prix.  Puis l’hebdomadaire nous réfute les deux annonces de Châtel, évoquant le scepticisme de l’Observatoire des prix et des marges quant à une baisse de l’inflation, puis citant UFC-Que choisir qui relève en huit mois une hausse des prix des marques distributeur (+6,4% pour Leclerc).

L’article, tel qu’il est conçu, laisse à penser au lecteur que Leclerc et les autres groupes de la grande distribution grugent avec la complicité de l’UMP les consommateurs, se posant en leurs défenseurs alors que leurs propres produits continuent à augmenter. Or, la nature même des marques de distributeurs peut expliquer cette hausse. Ces marques n’ont pas les coûts de publicité, de recherche et développement, d’innovation qu’ont les grandes marques. Par conséquent, le prix des matières premières représente une plus grande part de leur prix de revient. Par conséquent, une envolée des prix des matières premières comme celle des derniers semestres impacte plus directement le prix des produits des marques distributeur. Ce +6,4%, c’est donc pas forcément de la malhonnêteté de la part de Leclerc.

Certes, ce genre de raccourcis peut s’expliquer par la nature du Canard Enchaîné. La satire, même s’il est souvent faite avec talent, peut parfois céder à la facilité du moment que l’effet est ravageur. Mais ce type de raccourcis, de « vérités » tronquées, de bâclages pullulent, et ont parfois des répercussions énormes.

Souvenez-vous de cette fin du mois de février 2008. Le magazine 60 millions de consommateurs publie une enquête, dont le constat est alarmant: hausse des prix généralisée ! Médaille pour le jambon supérieur, dont le prix augmente de moitié ! Les médias s’emparent de ce biscuit: oui, le pouvoir d’achat dégringole, les technos de l’INSEE vous édulcoraient la dure réalité ! LE PIRE, c’est que ce grand tapage médiatique fait réagir l’exécutif: Fillon rameute la DGCCRF ( Direction Générale de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes) pour qu’elle contrôle les prix dans les grandes chaînes, Lagarde se lance dans un « grand remue-ménage à propos des prix » ( dixit Pernaut dans le journal du 27 février 2008) en suivant la Répression des Fraudes dans ses investigations avec force caméras, Sarkozy s’indigne de voir le prix payé aux éleveurs porcins baisser alors que le jambon supérieur augmente. Le « Président du pouvoir d’achat »  et ses mousquetaires mènent « la bataille contre la vie chère ». Tout ce branle-bas de combat à partir d’une enquête faite avec des prix piochés sur Internet et, qui plus est, avec un protocole ne tenant pas compte des réductions ( d’où la forte hausse du jambon supérieur… en promo au début de l’étude). D’ailleurs, la DGCCRF, si elle a constaté une hausse des prix effective, a minoré les chiffres avancés par 60 millions de consommateurs.

Néanmoins, sachons rester justes. Sur le pouvoir d’achat, le pouvoir médiatique n’est pas le seul à montrer ses lacunes. En effet, n’est-ce pas ridicule de voir un Président, qui a fait du pouvoir d’achat son principal thème électoral, faire mesurer par les services de l’Etat l’évolution des prix non pas dans la foulée de son élection, mais suite à un buzz médiatique fondé sur une étude publiée début 2008 ? Et n’est-ce pas ridicule d’offrir  par la loi Travail-Emploi-Pouvoir d’Achat un bouclier fiscal à 50% aux plus rupins parmi les rupins ?

Jonadab.

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La guerre moderne et ses contradictions

Afghanistan.

19 août 2008.

Au terme d’un affrontement avec les talibans, dix soldats français sont tués et plusieurs autres blessés.

Jusque là, cela ressemble furieusement aux centaines d’autres incidents de ce type qui se sont déroulés depuis maintenant sept ans dans ce pays. On imagine alors les informations vespérales, où le (la) commentateur (trice) égrènera ce drame humain avec autant d’émotion qu’Alain Juppé qui annoncerait une hausse des impôts ; entre les résultats sportifs de la division d’honneur et la chute habituelle du cours de la bourse.

Sauf que voilà…ç’aurait été le cas pour un attentat « classique », visant des quelconques civils afghans, des militaires américains ou autres. Or là non, c’est diamétralement opposé, ils ont osé viser des FRANÇAIS ! Enfer et damnation ! Aussitôt, les journaux du pays en font leurs choux gras, notre cher président et son admirable ministre des affaires étrangères se ruent dans la brèche, prenant des poses de tragédiens, tels de Villepin pourfendant la guerre en Irak à la tribune de l’ONU. Dans la foulée, le président assiste aux funérailles et reçoit les familles à l’Elysée, comme à l’accoutumée.

Cette ruée dans les brancards, bien qu’éminemment passagère (pour ne pas dire routinière), et la différence flagrante de traitement entre cet événement et d’autres, parfois de plus vaste importance humaine sur le même théâtre d’opérations, on peut s’interroger sur sa légitimité. On dirait presque que, bien que tous les hommes soient égaux, certains le soient un peu plus que d’autres. A moins qu’il ne s’agisse que d’un sursaut patriotique et cocardier, cependant bien dérisoire à l’heure de la mondialisation. On se souvient du tsunami dans le sud-est asiatique il y a quelques années, où la détresse poignante, montrée à la télévision donc totalement véridique, des familles françaises ayant perdu un proche dans la catastrophe faisait oublier les milliers de morts et de sinistrés asiatiques.

Alors bien sûr, il faut montrer du spectaculaire, de l’inédit ; bien sûr, le con(sommateur) finit par se lasser que ce soient « des ricains qui meurent, z’avez qu’à pas aller là-bas, tiens », mais tout de même…

Mais allons plus en avant, plus profondément que la simple présentation journalistique des faits.

Ceux qui sont morts là-bas ce jour-là, ce sont des soldats. Et quel est le métier d’un soldat ? Faire la guerre.

Guerre (n.f.) : lutte armée entre états, situation de conflit qu’elle implique.

Nous avons bien dit armée. Or les armes, ça tue. Et pas uniquement dans un camp. Je prends volontairement un style simpliste (voire digne d’une campagne de Ségolène Royal), vu que cela ne semble pas évident pour tout le monde. En effet, nous sommes encore loin de la guerre « zéro mort » prônée par l’armée américaine. Une telle guerre est un oxymore, qui réduirait le recours à la force armée contre une nation souveraine à une opération de maintien de l’ordre, à une intervention de la maréchaussée dans des quartiers-difficiles-où-les-jeunes-sont-des-racailles. Certes, dans ces conditions, on comprend plus aisément la volonté prêtée aux Etats-Unis d’être le « gendarme du monde », et également l’impossibilité de cette tâche. La contradiction est qu’en un sens, et à la comparaison des deux armées belligérantes, on se dit qu’il ne peut même pas y avoir de combats tant l’écart est disproportionné.

L’armée US (comme toutes les armées des pays dits développés) a beau être équipée des meilleurs équipements, de véhicules blindés, de systèmes de reconnaissance infrarouge/radar/satellite, de drones, de missiles balistiques précis au mètre près ; ses soldats se font tuer dans des embuscades par des guérilleros armés de kalachnikovs et de bombes artisanales. En cela, on pense d’emblée à l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS, qui a suivi à peu près le même scénario désastreux ; où l’armée Rouge, malgré sa supériorité numérique et qualitative, a vu ses plans contrecarrés par des rebelles insaisissables sur leur propre terrain.

En un sens, la guerre moderne ressemble à du football, en cela que celui qui est à domicile a l’avantage de connaître le terrain (et d’avoir ses supporters).

 

Et l’armée française, dans tout ça, me direz-vous ? Eh bien c’est comme l’armée américaine (ou états-unienne, devrais-je dire), avec quelques milliards de dollars de budget en moins. Plusieurs rapports ont montré après coup que les moyens dont disposent notre glorieux système de défense sont nettement insuffisants dans le cadre de la politique étrangère qu’entendent mener les instances compétentes ( ? ) sur le plan international, et pas au niveau pour représenter la France comme une « grande puissance » sur la scène mondiale (on se souvient bien sûr des avaries du Charles de Gaulle, notre fier porte-avions, qui entre deux révisions, voit parfois la mer).

Le maintien de troupes de l’ONU en Afghanistan, le temps qu’une stabilité relative du pays soit atteinte, est une bonne chose dans l’absolu. En effet, même si les chances d’y débusquer Oussama Ben Laden sont très minces, et au delà des considérations bassement matérielles (qui a dit pétrolières ?) liées à cette région du globe, il ne faut pas oublier les dérives auxquelles le régime des talibans, alimenté par le narcotrafic (encore présent de nos jours) a mené, ramenant le pays à l’ère médiévale sur plusieurs aspects.

Cependant, donnons à ces soldats les moyens d’exercer leur métier (à risques, on le rappelle) dans des conditions décentes, sans quoi cette tragédie médiatique ne pourra que se reproduire trop souvent.

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Du romantisme islamiste (1)

Par peur de la contamination du « désenchantement » occidental, l’Islam se radicalise sur le mode extrémiste du néoromantisme. Comment comprendre cette réaction fanatique alors qu’en Occident le sacré semble être définitivement rejeté hors de l’espace public ?

DÉFINITIONS.

Notre réponse passera par une refonte radicale de la manière nous pensons la modernité, le romantisme et ses contradictions — mais aussi ses germes d’espoir. Afin ressituer le sujet dans son contexte, je me contenterai de ramasser en quelques mots la définition du romantisme : peut être définie comme romantique toute tentative de réenchantement du monde.

 Dès lors, l’adjectif « romantique » se teinte d’une portée qui dépasse largement le cadre littéraire et historique initial que nous lui connaissons. On pourrait dire, à ce titre, que les utopies communistes constituèrent des formes politisées du romantisme en ce qu’elles promirent des « lendemains qui chantent ». De la même manière, l’aventure surréaliste ne serait que « la pointe la plus extrême du romantisme » (2), quelque résurgence moderne de l’entreprise nervalienne, cherchant frénétiquement et par tous les biais expérimentaux que nous connaissons, à pousser ces « portes de cornes et d’ivoire qui nous séparent du monde invisible. (3) » pour « débonder la source » de l’onirique et du surréel. Posé en ces termes, le problème apparaît dans toute son actualité. À l’heure où nous faisons les frais d’un cynisme économique sans précédent, à l’heure où les universitaires postmodernes s’obstinent à seriner la mort de la transcendance, de toutes les transcendances, à l’heure où l’art même, depuis près de quarante ans, est réduit à l’état de vitrine et semble avoir perdu toute puissance cathartique, toute « vertu rédemptrice » selon le mot de Walter Benjamin, poser la question du romantisme — du réenchantement du monde — revient à poser la question de l’homme. Pourquoi donc est-il si urgent de repenser le romantisme et ses contradictions, et, à travers lui, toute la modernité ? C’est que l’Occident acquis au néolibéralisme ; cet Occident qui croyait en avoir définitivement fini avec les élans romantiques ; cet Occident là même se retrouve dangeureusement débordé par sa droite, débordé par l’Orient.

 En effet, si l’histoire du XXe siècle est marquée par la décrédibilisation des « grands récits » utopistes — perçus à juste titre comme creusets des totalitarismes — et par la consécration d’un capitalisme où le politique cède le pas à l’économique — avénèment proprement postmoderne en ce qu’il se dessine comme seul horizon vague de l’humanité, — l’embryon d’histoire que présente le XXIe siècle s’annonce en revanche comme un retour brutal de ce qu’il convient d’appeler les néoromantismes. Cette notion de « néoromantisme » constitue une clé de lecture efficace pour déchiffrer la manière dont se cristallisent à l’heure actuelle les débats politiques et religieux entre Orient et Occident. Il s’agit de clarifier mon propos : j’appellerai néoromantique toute réaction essentiellement violente au « désenchantement de l’Occident ». Cette notion doit être comprise dans sa distinction d’avec le « surromantisme » théorisé par le poète René-Guy Cadou et qui propose une réappropriation créatrice et mystique du « chant ».

COMPRENDRE LA VIOLENCE REACTIONNAIRE.

Il est une forme de néoromantisme qui se manifeste dans l’espace public d’une manière singulièrement spectaculaire ; il s’agit de l’islamisme et de ses avatars politiques, jusque dans ses formes terroristes les plus exaltées et les plus dangereuses. L’association d’un phénomène politico-religieux avec un qualificatif proprement littéraire peut paraître déroutante. Ce serait oublier trop rapidement l’ambivalence profonde de l’attitude romantique. On peut également s’étonner à juste titre du niveau d’études de bon nombre de recrues d’Al Qaïda, recrues qui sont régulièrement issues de pays occidentaux où la démocratie néolibérale est la plus prégnante. Et puis : cette fascination pour le texte religieux qui confine au fanatisme, comment la comprendre autrement que par analogie avec le magnétisme qu’exerçait, par un jeu d’exaltations et de répulsions, la Bible ou les mythes nordiques sur les poètes romantiques ? Le Coran n’est-il d’ailleurs pas un texte profondément poétique ? Peut-on, enfin, imaginer plus romantiques que les kamikazes, ces hommes qui se déclarent prêts à donner leur vie pour la cause de l’Oumma, leur communauté ? Romantiques, oui. Ils le sont. Pleinement romantiques. Cruellement et terriblement romantiques. Mais d’un romantisme incapable de critique, et strictement réactionnaire. Cette réaction trouve cependant sa source dans le ressentiment envers un Occident traître à ses valeurs, définitivement dépouillé de la morale et de la foi. Le terroriste tristement célèbre Ilich Ramírez Sánchez dit « Carlos », écrivait en prison ces quelques lignes, le 31 Mars 2003 :

« J’accuse l’Occident d’avoir failli à sa mission révolutionnaire. Je l’accuse de lâcheté. J’accuse tous ceux qui ont renoncé au seul combat qui justifie la condition de l’homme, le combat pour la justice, la liberté et la vérité, celle de la loi de Dieu. »

Et plus loin:

« Aujourd’hui, face à la menace qui pèse sur la Civilisation, il existe une réponse : l’Islam révolutionnaire ! Seuls des hommes et des femmes armés d’une foi totale dans les valeurs fondatrices de Vérité, de Justice et de fraternité, seront aptes à continuer le combat et à délivrer l’humanité de l’empire du mensonge. »

Nous ne pouvons bien entendu suivre le terroriste dans son délire « révolutionnaire ». Les vraies révolutions sont celles qui peuvent se passer du recours essentiel à la force parce que leur cause est véritablement juste. L’extrémisme islamiste est une tempête conduite et animée par la haine. À travers le geste terroriste, se manifeste un romantisme déchaîné et destructeur, une haine de la raison universelle au nom de la ’’Vérité’’ d’une communauté. C’est cette même forme viciée du romantisme qui, de Robespierre à Hitler, a plongé l’humanité dans les pires barbaries. Nous ne pouvons suivre les néoromantiques. Mais il nous incombe de les comprendre pour mettre en avant ce qui, dans le sursaut romantisme, est singulièrement vital : l’aspiration humaine à l’absolu. Irrationnel ? L’acte kamikaze l’est indubitablement ; ces tragédies font trop de morts pour qu’on puisse oser prétendre le contraire. Irrationnel, oui. Mais non pas au sens où, selon l’individualisme hédoniste qui est de mise aujourd’hui, tout acte qui transcende les limites de l’ego est forcément irrationnel. Le kamikaze agit d’une manière purement réactionnaire et destructrice, désespérée ; attitude comparable aux attentats anarchistes qui, comme on le sait, renforcèrent l’autorité étatique et précipitèrent la première guerre mondiale. La violence de l’islamisme est une réaction fiévreuse à l’apathie et au relativisme de l’occident, qui ne propose d’autre modèle que l’hédonisme le plus vulgaire. Cette réaction néoromantique a trouvé son expression la plus extrême dans la tragédie du 11 Septembre 2001.

« GROUND ZERO » OU LA PAGE BLANCHE.

Il est peut-être trop tôt pour déterminer si, oui ou non, la destruction du World Trade Center peut être pensée comme “événement historique” au sens fort de l’expression ; mais une chose est sûre : n’en déplaise à Francis Fukuyama (4), l’histoire n’est pas « finie » ; elle est même cruellement présente et à-venir. Quoiqu’il en soit, le sentiment qui dominait en Occident le lendemain du 11 Septembre était de l’ordre de l’incompréhension ; incompréhension d’un monde occidental qui ne semble pas disposer des outils nécessaires pour appréhender le geste kamikaze et qui — refusant de voir dans le néoromantisme islamiste le cri désespéré mais terrible d’une humanité qui se refuse de se laisser engloutir dans le cynisme néolibéral — en fait l’ultime manifestation de « la grande confusion » qui règne sur nos sociétés médiatisées. Le politologue Gérard Ayache a théorisé cette « grande confusion » dans un ouvrage éponyme (5). Rien de bien nouveau ici ; Charles Baudelaire prophétisait déjà au XIXème siècle l’avènement d’un « gigantesque barnum ». Stéphane Mallarmé, prenant acte du progrès irréversible de l’utilitarisme dans tous les domaines parlait de son époque — de notre époque ? — comme d’un « tunnel » (6) . Ayache, lui, considère froidement l’événement du 11 Septembre comme fin définitive de l’histoire, présentification absolue d’une catastrophe qui devient instantanément sa propre commémoration et avènement effectif d’ « une nouvelle modalité du temps des hommes : le présent absolu. » Il est certain qu’une telle interprétation ne tient aucunement compte du caractère profondément romantique du message kamikaze. Elle lui nie toute réalité. En ce sens, elle est postmoderne, exclusive, et se montre insidieusement « totalitaire » car totalisante. L’attentat du 11 Septembre 2001 signe-t-il la fin définitive de l’histoire ou bien le retour en force de l’avenir à écrire ? Le débat reste ouvert, mais le journal Libération avait déjà tranché : la « une » du 12 septembre 2001 était une page blanche.

CONCLUSION

Définitivement rangé au placard, au tombeau de l’histoire — et avec lui tout ce qui relève de l’aspiration humaine à l’absolu, — le romantisme semble faire défaut dans le jeu de concepts historico-critiques contemporain. En ces temps apocalyptiques — au sens anthropologique que René Girard confère à ce mot (7) — notre avenir commun dépend du sort que nous réserverons au romantisme ; saurons-nous nous montrer assez critiques pour le dépouiller de ses atours totalitaires et démiurgiques ? Saurons-nous en garder le meilleur — le récit, qui dessine en négatif l’énigme du mal ? Ou bien laisserons-nous les tempêtes réactionnaires de tous bords balayer, en même temps que son hédonisme grimaçant, tout ce que l’Occident a pu construire — ses livres, ses cathédrales, ses Restos du coeur ? Bien sûr, vous le savez bien, par delà toutes les controverses, « le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas. » (8) Peut-être est-il temps, enfin, d’agir en lazuristes, de construire un surromantisme, d’exhumer depuis les tombeaux de l’Occident des ferments d’avenir et d’absolu et, pour poursuivre l’entreprise benjaminienne, « d’allumer dans le passé l’étincelle de l’espérance. » (9)

(1) Le présent article se propose, sans toutefois prétendre à la qualité d’un travail d’historien, de poser les bases d’une réinterprétation du phénomène islamiste autour de la notion de romantisme.

(2) André Breton à Madeleine Chapsal en 1961, cinq ans avant sa mort.

(3) Gérard de Nerval, Œuvres, éd. Gallimard, coll. « La Pléiade », Paris, 1960, p. 359.

(4) Dans La Fin de l’histoire et le dernier homme, publié en 1993, le philosophe et économiste américain Francis Fukuyama défend l’idée d’une humanité approchant de la « fin de l’histoire » dans la mesure où un consensus tend à se former autour de la démocratie néolibérale.

(5) La grande confusion, éd. Feel, Paris, 2006.

(6) « On traverse un tunnel, l’époque » écrit Stéphane Mallarmé dans Quant au Livre, in Œuvres, éd. Gallimard, Pléiade, p.37.

(7) Dans Je vois Satan tomber comme l’éclair (éd. Grasset, coll. « Biblio essais », Paris, 1999), le constat de René Girard est explicite : la venue de l’Antéchrist s’accompagne forcément par une perte d’effectivité de la catharsis — « Satan ne chasse plus Satan » —, noyée qu’elle est dans un néo-paganisme hédoniste et proprement « mimétique ».

(8) Cette phrase de Malraux, contestée et démentie, est ici prise comme telle, sans référence à son contexte initial d’énonciation.

(9) BENJAMIN Walter, « Thèses sur la philosophie de l’histoire », in Poésie et Révolution T2.

 

 

 

 

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Danone : une stratégie remarquable

 C’est fou comme une petite visite au supermarché peut parfois s’avérer instructive, par exemple pour voir la réussite de la stratégie d’un grand groupe de l’agro-alimentaire…

Il suffit de jeter un coup d’oeil sur le rayon des yaourts et crèmes dessert pour constater l’hégémonie de la grande armada Danone. Yaourt nature, Taillefine, Activia, Danacol, Actimel, Essensis, Danette… ils envahissent les étals de la grande distribution. Et une chose saute aux yeux: l’argumentaire de vente de ces produits est avant tout basé sur l’argument santé. Pour maintes marques du groupe Danone, le « bénéfice produit » exposé est une préservation du « capital santé ». L’ensemble des yaourts Danone constitue une véritable gamme d’alicaments.

On pourrait dire qu’il s’agit d’un retour aux sources pour Danone. Au commencement, c’est à dire en 1919, le yaourt Danone d’Isaac Carasso (fondateur du groupe laitier) était vendu en pharmacie. Il faut dire que les vertus du yaourt sont scientifiquement attestées. Cette préparation de lait que l’on fermente à partir de souches bactériennes (dont la principale est Lactobacillus acidophilus) est riche en protéines et en calcium. En outre, le yaourt procure à ce que l’on appelle la flore intestinale son lot de « bonnes bactéries », et apporte à l’organisme de la vitamine B2 (co-enzyme qui a un rôle dans le bon fonctionnement de la chaîne respiratoire des cellules de l’organisme), de la vitamine K2 (rôle dans le bon fonctionnement de la coagulation sanguine), ou encore de la lactase (enzyme produite entre autres par Lactobacillus acidophilus) qui permet la dissociation du lactose (disaccharide) en ses deux sucres constitutifs galactose et glucose, et donc la meilleure digestion du lactose dans l’intestin grêle. Les bienfaits digestifs du yaourt sont depuis longtemps reconnus, puisque l’on attribue à un médecin ottoman de François Ier son introduction en France, afin de soigner les problèmes intestinaux du roi.

La période de démocratisation du yaourt, correspondant au début et milieu des Trente Glorieuses, vit l’argument santé moins mis en avant. Si l’on continue à vanter les mérites des produits laitiers sur la santé, le yaourt est avant tout prisé car c’est un produit frais et gourmand. plutôt bon marché. Le yaourt aux fruits s’inscrit dans cette habitude de consommation.

L’apparition de Taillefine en 1964 répond à l’émergence d’une nouvelle catégorie de ménagères, attachées à garder leur ligne sans privations contraignantes. Le yaourt Taillefine confère un plaisir égal pour deux fois moins de calories. Cette performance est rendue possible par les édulcorants (succédanés du sucre) et les épaississants (remplaçant la matière grasse). Mais on ne peut réellement parler de stratégie basée sur la santé; il s’agit plutôt d’une réponse au passage de la France dans l’ère de la société de consommation. De plus, le yaourt 0% n’est plus l’apanage de Danone : Nestlé et Yoplait en proposent aussi. Notons, au niveau du packaging des yaourts Taillefine, un écriture pseudo-manuscrite féminine, preuve que le coeur de cible n’a pas changé en quarante ans (les pubs Taillefine, avec des femmes minces tout sourire, le montrent également) .

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Le véritable commencement pour la stratégie santé de Danone, c’est le yaourt Activia, d’abord lancé sous le blaze de Bio. Son atout : une bactérie, le Bifidus actif, qui est récemment devenu regularis (un peu de bas latin, c’est toujours vendeur !). Activia « aide à réguler le transit dès 15 jours » affirme le pot de yaourt (oui, des années de matraquage publicitaire et de lecture attentive des pots de Bio/Activia m’ont tellement abruti que j’ai l’impression que le produit me parle). « C’est parfois un peu le désordre à l’intérieur ? » me demande le yaourt Activia dans le style d’un élève de CE2, « Activia PEUT vous aider ». Les dames qui témoignent à la téloche, elles le disent aussi. Notons l’ambivalence du « peut » : affirmation d’un super pouvoir pour le con(sommateur) réceptif, expression d’une éventuelle possibilité pour le juriste du groupe Danone. Activia contient « un ferment naturel exclusif dont les effets bénéfiques ont été démontrés » : le label du « scientifiquement prouvé » a encore frappé ! Activia « agit au coeur de la flore intestinale » (ce qui est on ne peut plus normal pour un produit appelé yaourt…) et offre en prime le « plaisir unique d’une texture onctueuse et d’un goût particulièrement doux » (« plaisir unique » ? Et le Taillefine alors ?). La « visite » du paquet est elle aussi intéressante: on remarque un pseudo-schéma scientifique de bassin humain à côté du nom de la marque, avec un soleil à la place du nombril d’où part une flèche de style pointilliste orientée vers le bas (évocation stylisée du transit intestinal).

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Outre sa bactérie miracle, Activia a pu profiter d’un autre argument « marketing »: son ancien avatar, Bio. Le yaourt dans sa prime identité est apparu en même temps que la mode des produits biologiques. Avec son nom même, son packaging vert, ses spots publicitaires avec des jouvencelles candides en symbiose avec la verte nature, Bio a surfé sur la vague du bio (sans B majuscule). « Bio » a créé la confusion dans l’esprit de certains acheteurs. Les services de l’Etat, face à l’indignation du secteur de l’agro-alimentaire biologique, ont réagi en demandant à Danone de mettre sur ses yaourts la phrase « ce produit n’est pas issu de l’agriculture biologique », ce que le groupe a fait, bien sûr dans une police de caractère rendant peu lisible la mention (un peu comme les « à consommer à modération » sur les packs de bière). Quelques années plus tard, le groupe a été contraint de renoncer au nom « Bio » de son yaourt. Mais le soldat Bio avait réussi sa mission: par son positionnement de vente dual, par son subtil et précurseur « green washing » (attribution à un produit de vertus écologiques exagérées ou illusoires par son fabricant), il avait permis d’installer confortablement le produit dans les rayons (la gamme Bio est désormais très diverse, des yaourts aux pignons de pin aux yaourts à boire).

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Peu après Activia est apparue « l’équipe Actimel ». Là encore, le « plus produit », c’est une bactérie… mais pas n’importe quelle bactérie ! Le L. casei defensis… alias Lactobacillius casei defensis pour les intimes (c’est sûr que c’est moins attractif de dire qu’on vend un bacille au patient… pardon, au consommateur ! ).

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« Actimel participe à renforcer les défenses naturelles de l’organisme dans le cadre d’une alimentation équilibrée ». La pub à la télé montre d’ailleurs que toute la famille, du pépé au maternelle, prend sa petite dose de yaourt à boire le matin pour s’immuniser contre les saloperies qu’on peut lui refiler dans sa journée d’activité (Actimel: « miel des actifs », en faisant de l’étymologie de publicitaire). Le packaging (soleil levant, pré vert, ciel bleu) évoque la matinée: Danone veut nous placer son vaccin lacté dans le petit-déjeuner type ! Pour ceux (ou plutôt celles) qui sont attentifs à leur ligne, la (basse) quantité de calories par bouteille est exposée dans les versions light. D’accord pour me vacciner, mais je veux pas que mes hanches en pâtissent !

Dans la gamme Actimel, on peut également noter celui à la gelée royale, qui contient… 0,1% de ladite gelée. Mise en exergue éloquente de la volonté de Danone de faire passer son petit lait pour un alicament qui augmente l’immunité. En effet, la gelée royale (sécrétion des abeilles ouvrières notamment destinée à la reine) serait bonne pour les défenses immunitaires selon certains apiculteurs, naturopathes et même certains chercheurs en immunologie. Mais il est risible de voir la dose homéopathique de gelée dans le produit fini (compréhensible, car la gelée royale est très chère), alors que tous les partisans de la cure de gelée royale s’accordent à dire qu’il faut en prendre… au moins 1 gramme par jour !

Après avoir amélioré la digestion et l’immunité de ses bienheureux clients par ses successful alicaments, Danone a continué son oeuvre philanthropique en lançant un yaourt destiné à aider les hypercholestérolémiques : Danacol (et son sémillant ambassadeur, le massif Jacques Weber). « Enrichi en stérols végétaux », le yaourt Danacol « réduit significativement (voilà un adverbe bien hardi !) le cholestérol » ( la pub télévisuelle mentionne un pourcentage de 10% ), mais ce « dans le cadre d’une alimentation équilibrée et d’une pratique sportive ». Une mention prévient le consommateur trop crédule qu’un tel produit « ne peut se substituer au traitement antihypercholestérolémie ». Mais comme tout médicament allopathique qui se respecte, Danacol comporte des contre-indications: « déconseillé aux enfants et aux femmes enceintes ». Le yaourt est seulement adressé aux personnes avec des problèmes de cholestérol.

Il est normal qu’un produit pauvre en cholestérol ne soit pas conseillé aux populations sus-citées. En effet, le cholestérol est nécessaire à la cellule car il stabilise sa membrane cytoplasmique. Mais tout le génie de la stratégie publicitaire est de faire passer un aliment allégé pour un alicament curatif, avec toutes les précautions « oratoires » qui s’imposent.

Dernier lancement de la stratégie santé de Danone : Essensis. Postulat de départ : Essensis « nourrit la peau de l’intérieur ». Avec ses anti-oxydants issus du thé vert, sa vitamine E, son huile de bourrache (miam ! on se croirait chez Arkogélules !), ses « ferments exclusifs », « mis au point par nos nutritionnistes » (gage d’un jugement scientifique impartial !), « Essensis diffuse depuis les couches profondes de la peau » , « nourrit la peau par l’intérieur pour une peau saine ». Des réticences ? Surgit alors, tel Zorro, le label « testé cliniquement » qui vainct nos derniers doutes. Sur la base de deux yaourts Essensis par jour pendant six semaines « dans le cadre d’une alimentation équilibrée », le produit a été « testé et validé par les femmes » (coeur de cible évident du produit, même si les hommes se montrent de plus en plus coquets). « 80% ont trouvé leur peau moins sensible et plus douce » sur un échantillon de femmes déclarant avoir une peau sensible. On peut se poser à cette lecture deux questions.
Primo : n’est-ce pas simplement l’effet placebo qui a joué pour ces femmes?
Secundo : n’est-ce pas le protocole d’expérimentation, imposant une alimentation équilibrée, qui permet l’éventuelle amélioration de la qualité de la peau des cobayes, plutôt qu’Essensis lui-même ? En effet, des femmes du panel pouvaient avoir une peau sensible en raison d’une mauvaise alimentation, cessée durant l’étude.
Le packaging le montre:

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 Essensis veut se positionner comme un produit cosmétique. Tons roses et lettres argentées, une noisette blanche : on pense à une crème de beauté. La mention «PRONUTRIS » (encore du mauvais latin ! Et on nous dit que c’est une langue morte ! ) est dans la même veine. A noter encore: la taille féminine aux appas tentants qu’évoquent les bouteilles de yaourt à boire Essensis.

Mais une chose manque à Essensis: le succès de ses aînés. Actimel, Activia et Danacol triomphent, alors que Essensis peine à se faire une place. On pourrait expliquer cela par un raisonnement tout simple. Convaincre le consommateur lambda qu’un yaourt peut l’aider à mieux digérer, c’est facile (c’est même l’une de ses vertus archi-reconnues). Persuader les ménages qu’un yaourt permet de renforcer son immunité, OK (avec force spots publicitaires). Faire gober le fait qu’un yaourt permet de juguler son hypercholestérolémie, ça passe. Mais le consommateur, même babache, a quand même du mal à ingurgiter ce truc énorme: quand on bouffe un yoghourt, il remonte par une savante capillarité dans la peau pour la nourrir de l’intérieur, au lieu de faire son petit tour dans le bedon et de sortir ? Faut faire de la propagande à la Goebbels pour faire croire ça à la masse consumériste !

Néanmoins, des produits ne sont pas spontanément compatibles avec cette stratégie des alicaments: les Danette (crèmes desserts), avec leur nombre élevé de calories. Une autre marque phare, pourtant, de l’entreprise de Riboud. Mais là, une stratégie à quatre leviers s’opère.

Tout d’abord, dans les pubs à la télé, Danette est synonyme de convivialité entre les voisins. Danette, c’est aussi un slogan très connu: « on se lève tous pour Danette, Danette, Danette !! »
Ensuite, Danette a une gamme très étendue de parfums, du traditionnel parfum chocolat au parfum brownie (choisi par Internet, « plébiscite » du consommateur) en passant par les Danette Crousti Magic avec des sortes de Smarties.
Danette (et on en revient à notre propos) prend surtout pour ambassadeurs des sportifs: Zidane, Thuram. La marque met des visages de joueurs de l’Equipe de France de Football sur ses pots de crème dessert. La valeur énergétique élevée des Danette n’est alors plus l’origine des surcharges pondérales, mais le carburant des champions.

Comme autres marqueurs de la stratégie Danone, citons Gervais (avec Danonino et ses amis nutritionnistes qui nous vantent les teneurs en calcium et vitamine D des petits suisses Gervais), Bulle de Yaourt, anciennement Crème de Yaourt (on passe d’une notion de graisse à une notion de légèreté, et cette rupture se traduit aussi à la télé dans la pub), et Mon Premier Danone, pour les nourrissons, « au lait infantile », riche en calcium (on dirait que le premier Danone est comme un premier baiser, un truc dont on se souviendra à jamais avec émotion).

On l’a constaté, le positionnement santé de Danone est globalement brillant, et ceci explique la bonne santé économique du groupe (qui attire des géants américains comme PepsiCo). Alors, en tant qu’actionnaire (eh oui, quand on voit une si belle entreprise qui est cotée en Bourse, on en profite), je me permets quelques suggestions pour des produits futurs:

> Bastabac, aux extraits de nicotine, pour aider ceux qui veulent arrêter de fumer (et on peut même le faire rembourser par la Sécu, comme les autres substituts nicotiniques);

> Bianca, au bicarbonate de soude, pour blanchir les dents que Bastabac jaunit avec sa nicotine (eh ouais, faut de la suite dans les idées dans ce métier);

>Danasutra, aux extraits de gingembre, pour passer des soirées torrides à deux ou plus…

Jonadab.

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Liberté, Égalité, Beauté

(publicité pour l’entreprise de cosmétiques « Yves Rocher ». Photographie prise dans un « passage » parisien)

« Liberté, Égalité, Beauté » ― ça y est !

La nouvelle est tombée aujourd’hui : nous avons une nouvelle devise nationale. Le conseil des ministres s’est réuni hier en urgence pour entériner la décision. Nous avions « Liberté, Égalité, Fraternité ». Ce sera désormais « Liberté, Égalité, Beauté » ! Il faut vivre avec son temps : cela faisait longtemps qu’on cherchait à dépoussiérer cette vieille formule républicaine. C’est chose faite ! Exit la « fraternité » ! Au placard la vieille camaraderie !

On veut des bons produits minceur, du slim et du fast, du sport, et du Sveltesse 0%.

On veut du magnésium marin homéopathique aux Oméga 3, du Bifidus actif et des chewing-gum sans sucre !

On veut du poisson sans arêtes, des visages sans rides, des mannequins sans graisse et des vies sans accrocs.

On veut du pain et des jeux, oui, mais du pain BIO !

On veut du fond de teint, du gloss et du parfum ! On veut du botox à s’en crever la panse ! et puis chier des diamants plus purs que le cristal. On veut des bricoles et des rivières de toc, d’la quincaillerie dans tous les sens. Faut qu’ça clinque ! Faut qu’ça brille ! Faut qu’ça vous troue la peau !

Exit la fraternité !

Du passé, faisons table ouverte ! génération d’éternels boulimiques que nous sommes ! En avant ! Consommateurs de tous pays, unissez-vous ! C’est la lutte finale !… la lutte pour la BEAUTÉ
La lutte pour la SANTÉ
Et pour la PROPRETÉ !

Répétez après moi : « Beauté, Santé, Propreté ! »

« Beauté,
Santé,
Propreté ! »

B-S-P !

À l’Élysée ! à l’Élysée ! La démocratie à la lanterne !

Hourra pour Coco Chanel ! Hourra pour Louis Vuitton ! Marchons sur l’Élysée !

La révolution cosmétique est en marche ! Bientôt, nous guillotinerons les moches !

Yves Rocher, président ! Yves Rocher, président !

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